13/05/2016

Dormeurs

Cela faisait longtemps que je n'étais pas venu ici... tellement longtemps d'ailleurs que je ne reconnais plus l'interface, c'est vous dire... Alors ce retour n'est pas innocent puisqu'il s'agit pour moi d'annoncer la parution de Dormeurs aux éditions Lepeupledemü.fr le 18 mai prochain, dans quelques jours donc. On dit souvent que voir un roman publié relève du parcours de combattant... eh bien c'est vrai. Peut-être aurons-nous l'occasion d'en parler à l'occasion. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur Dormeurs ou sur sa looooonnnnnguuuue gestation, vous pouvez y aller de vos commentaires ou bien venir à ma rencontre : à Lyon, aux Intergalactiques pas plus tard que demain et après-demain ; à Montpellier le 27 mai à la Comédie du Livre et le 28 mai à Chambéry pour commencer. A très bientôt...  



©illustration: Cédric Poulat


Résumé :

Il en est des rêves comme de la vie. Comment les traverser, comment les affronter ? On peut être endormi et se rêver poète, espion, astronaute, plongeur, aventurier, voyageur le long des côtes, sur la route, sombrant dans n’importe quel abîme ou contournant les obstacles. 

Dans une société dévastée par une crise économique sans précédent, des « Dormeurs professionnels » ont été sélectionnés pour la richesse structurelle de leurs rêves.

Fredric Jahan est l’un d’eux. Les images de son sommeil, enregistrées à l’aide de capteurs nanotechnologiques pour une clientèle fortunée, caracolent en tête des ventes. Mais un jour, ses rêves, trop réalistes, ne s’enregistrent plus…


14/01/2015

Revanche / Pothier & Chauzy

Tout le monde le sait, le voit, le ressent dans sa vie de tous les jours. Le pognon a pignon sur rue et y'en a qui s'en foutent plein les pognes sur le dos des autres, ces autres qui se retrouvent sur la paille sans avoir le temps de dire bye bye. Pas une radio, pas une télé ne s'allume sans que le mot « économie » ne soit prononcé, sans que la dette ne pèse un peu plus sur nos épaules, sans que la crise ne se rappelle à nous sous de multiples fards. Et pendant ce temps, il y a les paradis fiscaux, les parachutes dorés, les courses au profits, les "Gatazeries" dont on aimerait qu'elles ne soient que des plaisanteries issues d'une fiction improbable, ou même les petites phrases d'un jour qui soufflent de navrantes et peu glorieuses polémiques, l'une chassant l'autre avant de retomber dans l'oubli.

Alors plutôt que de sombrer dans la morosité la plus totale, Pothier et Chauzy ont décidé de recontextualiser les travers de certains nantis, de venger leurs victimes en leur faisant croiser la route de Thomas Revanche. Revanche a une double-casquette. Le jour il est l'assistant de la présidente du MODEF, l'organisme des entreprises de France, et la nuit, il se transforme en redresseur de torts. Revanche n'y va pas par quatre chemins, il fonce dans le lard sans oublier les gros lards, répare les injustices. En échange de son aide, chaque personne secourue lui doit un service, toujours utilisé pour redresser les abus qu'on ne manque pas de lui faire remonter.

 Les conditions de travail, le harcèlement moral, la mysoginie, les parachutes dorés, l'exploitation
commerciale, ce sont là quelques uns des aspects abordés dans cette bande dessinée. Pothier et Chauzy auraient pu en tirer un album noir, un album très noir pour peu qu'on prenne en compte toutes les réalités tragiques dont notre époque se fait l'écho. Cela aurait bien entendu pu être brillant. Mais pour évoquer ces fléaux contemporains, ils ont préféré adopté une tonalité à dominante comique. Oui, vous allez bien rire en parcourant cette bande dessinée. Rire, parce que la caricature est savoureuse. Si le trait des pleins de fric hypocrites et bouffis de suffisance est on ne peut plus appuyé, au point de les rendre tous plus pathétiques les uns que les autres, la revanche de Revanche est toujours jubilatoire ! On la reçoit avec un plaisir non coupable comme on savoure une friandise aux accents Proustiens. On se met à la place du justicier, on envoie paître les convenances, on laisse libre court à nos épanchements les plus primaires, et on y va de nos taloches et autres coups de crosse au système. Ça fait du bien... Si,si, si... ça fait du bien. C'est un peu comme si vous vous laissiez partir dans une bulle, imaginaire bien-sûr, dans laquelle... dans laquelle, bon vous m'avez très bien compris, il s'agit de ce que vous pourriez faire au voisin du dessus qui donne dans la boîte nuit parallèle, à votre patron ou même à ce collègue de travail, ce boulet qui a su faire fructifier sa connerie comme personne (entre parenthèses, Revanche de manque pas de collègues de cet acabit au MODEF, c'est du gratiné, croyez-moi !) 



Pour conclure, ce n'est pas pour rien si, au début du deuxième tome, Raison sociale, Revanche apparaît en costume de Superman. La vision allégorique est là, tendant à démontrer que le poids des injustices à atteint un poids tel que les super-pouvoirs deviennent indispensables pour les éradiquer. J'allais dire pour les éradiquer tous, mais bon... il faut savoir raison garder. Pour continuer sur cette ligne du super-héros tel que nous la concevons aujourd'hui, Revanche a ses moments de doute, relatifs au caractère vain de sa mission. Cette approche rend sa démarche d'autant plus authentique. A l'image de celle de ses créateurs, Pothier et Chauzy, orfèvres du tragi-comique d'intérêt public !

Revanche, tome 1 : société anonyme, de Pothier & Chauzy, Glénat (Treize étrange), 2012, 48 p.
Revanche, tome 2 : raison sociale, de Pothier & Chauzy, Glénat (Treize étrange), 2013, 48 p.

19/11/2014

Thunder. Tome 1, Quand la menace gronde / David Khara

J'aurais pu, dû, vous parler de ce livre plus tôt, beaucoup plus tôt. Dès sa parution, en fait. Mais voilà, j'aurais au moins appris une chose. Il ne faut jamais, JAMAIS, laisser un livre sur son bureau quand autour de vous, il n'y a que des lecteurs voraces, prêts à bondir sur le moindre bouquin dont vous leur avez annoncé la parution depuis un moment déjà. Et vous avouerez que ne pas être entouré de lecteurs voraces quand vous bossez en bibliothèque, c'est un tantinet difficile. Je le savais, pourtant, oh oui, je le savais, mais il suffit d'un seul petit moment d'inattention, et c'est déjà trop tard. Car mes chères, mes irremplaçables et adorables collègues de travail (salut les filles ça va ?), ont eu la bonne idée de se passer le premier tome de Thunder entre elles, malgré mes maigres récriminations. Oui, maigres. Je les connais. Elles ont beau être adorables, lorsqu'il s'agit de livres qu'elles veulent lire séance tenante, elles peuvent s'avérer... mordantes, et par conséquent, dissuasives. Oui, je sais, je me donne le beau rôle mais ne vous y trompez pas, je leur en fais baver par bien d'autres aspects dont vous conviendrez qu'il n'est pas utile d'en faire la liste, ici et maintenant. Vous, ce qui vous intéresse c'est que je vous parle du livre, n'est-ce pas ? Alors allons-y !

A la mystérieuse mort de son père, l'une de plus grandes fortunes de la planète, Ilya voit sa vie basculer du tout au tout. Plutôt que de rejoindre son école privée en suisse pour la rentrée, le jeune homme part séance tenante pour Londres afin de vivre avec une grand-mère qui lui est totalement inconnue. En guise de rentrée, le voici donc blackboulé à l'Institut Excelsior où les quelques personnes avec lesquelles il va lier connaissance presque malgré lui vont révéler des facultés pour le moins exceptionnelles.

David Khara fait partie de ces auteurs pour lesquels je lâche tout quand il sort un nouveau bouquin. Pas de fanatisme débridé là-dessous ni d'adoration inquiétante, il se trouve juste que, jusqu'à présent, j'ai toujours grandement apprécié les histoires dans lesquelles il m'a embarqué. Celle-ci ne fait pas exception et le fait qu'il signe là son premier roman à destination de lecteurs plus jeunes n'y change rien. Ça ne doit en tout cas pas être une barrière, bien au contraire. Plusieurs raisons à cette adhésion. La première étant qu'on devine les influences de David Khara à travers l'ensemble de ses ouvrages et, plutôt que de les régurgiter au point d'être trop marquées, trop évidentes, il les fait siennes, les transforme au point de livrer une œuvre singulière et prenante à bien des égards. Il parvient ensuite à camper une ambiance et une situation à l'économie de mots et de menus détails qui savent révéler leur pertinence sur le long terme. Ainsi le sort d'Ilya et de ses comparses, par le mystère qui les entoure, par les péripéties et les obstacles qu'ils sont amenés à rencontrer nous importe vraiment. Sans doute aussi parce que le lien qui les unit, l'amitié naissante que l'on sent naître entre eux malgré leurs différences puise sa source dans l'Histoire et les sombres recherches scientifiques que la seconde guerre mondiale a entraînées dans son sillage. David Khara dresse ainsi une belle passerelle avec sa trilogie Projet – LeProjet Bleiberg, Le Projet Shiro et Le Projet Morgenstern qui l'a révélé au grand public.

 La démarche est d'autant plus habile qu'elle ne gêne à aucun moment la mécanique du récit, mené tambour battant, avec ce qu'il faut d'humour, de gravité, de tension et aussi d'émerveillement à mesure que l'on découvre les capacités du groupe de jeunes et de l'interaction salutaire qu'elles génèrent. Là encore, leurs différences ne sont jamais une barrière et dès lors que les pièces du puzzle s'assemblent les unes après les autres, que les bases de l'histoire s'éclairent enfin, le lecteur, jeune ou moins jeune, est ferré. Il n'aspire qu'à une chose : embrayer avec la suite. Laissons à l'auteur le temps de l'écrire, nous n'en serons à coup sûr que plus surpris encore. Compris les filles?

Thunder, tome 1, Quand la menace gronde, de David Khara, Rageot, 2014, 215p.

03/11/2014

Avertir la Terre. 2, Terre embrasée / Aaron Johnston et Orson Scott Card

Si le premier volume consacré aux origines de la Stratégie Ender, Avertir la Terre, situait pour une grande part son action dans l'espace, avec Terre embrasée, on retrouve cette fois-ci le plancher des vaches.

Victor, jeune homme minier de la ceinture de Kuiper a accompli sa mission. Il a quitté sa famille, effectué un voyage de plusieurs mois dans une navette et prévenu les Terriens de l'arrivée imminente d'extra-terrestres aux intentions clairement hostiles. Malgré les vidéos lui servant de preuve il a cependant bien du mal à se faire entendre, à faire en sorte qu'on le croie. Dans un premier temps, tout le monde soupçonne un canular et nul ne voit un lien de cause à effet entre le brouillage généralisé des communications que rencontre la Terre et le danger qui la guette. Seulement voilà, vient un moment où l'inévitable se produit, où il la réalité s'impose, aussi bouleversante et irrémédiable soit -elle. Les extra-terrestres, les formiques, sont là et ils comptent bien s'installer. Pour combien de temps, on ne sait pas. On ne peut d'ailleurs pas dire qu'ils soient très... loquaces. A vrai dire, ils ont plutôt tendance à trancher dans le vif, au sens propre comme au figuré.

Le rythme est ici identique au premier volume, pas d'essoufflement donc, ni de baisse de régime, seules les situations changent. L'accent est un peu plus porté sur le personnage de Mazer Rackham, à peine esquissé dans Avertir la Terre, ainsi que sur un enfant chinois lequel, ça n'étonnera pas les habitués d'Orson Scott Card, possède une intelligence au-delà de la moyenne.

Et parce qu'il s'agit d'invasion extra-terrestre, je ne peux pas faire autrement que de comparer Terre embrasée à La Guerre des Mondes d'Herbert George Wells et à l'hommage éblouissant que lui a rendu Robert Silverberg dans Le Grand Silence*. Le contexte n'est pas le même, l'époque n'est pas la même – sans parler du style bien sûr, mais Aaron Johnston et Orson Scott Card ont frappé un grand coup pour ce qui est de l'évocation de l'invasion à proprement parler. Pas besoin de sortir les lunettes 3D, vous êtes plongé au cœur des scènes et certaines ont de quoi vous donner des frissons. Le clou est donc un peu plus enfoncé. Arrivé à ce stade, et sachant qu'ils ne pourront pas non plus tirer trop en longueur en raison de l'échéance Ender, j'ai comme l'impression qu'il le sera complètement pour le troisième tome.

Petit mot de la fin à l'attention de ceux qui se sont sentis floués, trahis, trompés ou que sais-je encore à la fin de Retour vers leFutur 2 lorsque étaient apparus les mots A suivre avec ces cruels petits point de suspension sur le grand écran, que vous n'aviez pas les réponses à toutes les questions, que le suspense était insoutenable et que vous ressentiez comme un vide en vous – arrêtez-moi si j'en fais un peu trop, hein –  que... que... que vous saviez en être pour une bonne année, voire plus, de frustration, eh bien sachez que ce ressenti est aussi possible en littérature. Le dernier chapitre de Terre Embrasée en est une preuve édifiante. Quelle fin ! Mais quelle fin !

*Vous conviendrez qu'il est difficile de faire entrer Martiens go home de Fredric Brown dans cette comparaison, même si le livre est réjouissant à bien d'autres égards. 

Terre embrasée de Aaron Johnston et Orson Scott Card, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Florence Bury, éditions de L'Atalante (La Dentelle du Cygne), 2014, 544 p.

CITRIQ

19/10/2014

Wild cards / présenté par George R.R. Martin

Il faut savoir se montrer patient. Comme le disait à juste titre ce cher Neil Gaiman à un de ses lecteurs l'interpellant sur George R.R.Martin et son travail d'écriture, les auteurs ne sont pas nos « putes » (arguments à l'appui) . Ils ne sont pas à notre disposition, ont leur propre vie, leurs propres coups de mou et ne parviennent pas toujours au bout d'une histoire, que celle-ci s'inscrive dans un cycle ou pas.

J'ai encore en tête le jour où j'ai découvert la couverture de la première parution en poche du Trône de Fer. C'était en 2001, dans une gare. Les éditions J'ai Lu venaient d'inaugurer leur nouvelle maquette, donnant ainsi un petit coup de jeune à leur collection SF et Fantasy. J'étais alors loin de me douter du succès qu'allait rencontrer ce cycle, encore inachevé à ce jour. Pour moi, il ne s'agissait alors que d'une histoire de fantasy supplémentaire sur le tapis de l'Imaginaire.


Il faut savoir se montrer patient. Oui. Et savoir s'estimer chanceux. Car sans la consécration du Trône de Fer, il aurait peut-être fallu attendre bien plus longtemps avant que le premier tome de l'anthologie Wild Cards ne soit enfin traduit, soit 27 ans après son édition originale.

Alors avant de découvrir les 20 autres volumes – patience, un jour, patience toujours – parus entre 1987 et 2011 – parlons plutôt de cet ouvrage d'introduction qui a pour particularité de planter un bien beau décor.

En 1946, la Terre a l'insigne honneur de connaître sa première rencontre du troisième type. Bonne nouvelle, le troisième type en question est plutôt sympa – sa tenue vestimentaire laisse un peu à désirer, peut-être, mais c'est un type sympa. D'autant plus qu'il est venu sur Terre pour empêcher un virus concocté par les siens de se répandre.Peine perdue. Après l'intervention désespérée de Jetboy, le poison se propage dans les airs. Ses effets ne tardent pas à se manifester, tuant 90 % de ceux qu'il touche. Les 10 % restants sont soit devenus des jokers, des êtres ayant connus des mutations abominables, soit des as, des femmes et des hommes investis de pouvoirs extraordinaires. Le monde a un nouveau visage...

 Le monde a un nouveau visage mais il ne prendra pas des virages si différents du nôtre. Malgré les particularités des as et leurs pouvoirs, les mêmes conflits internationaux auront lieu, les même films sortiront, Kennedy sera bien assassiné, Nixon et Reagan feront parler d'eux. En revanche, c'est dans les interstices que les changements s'opèrent. Dans la chasse aux sorcières impulsée par McCarthy ne seront pas seulement visés les communistes, les as seront mis dans le même sac. Les jokers, obligés de se masquer pour cacher leur abomination, se seront regroupés dans un quartier de Manhattan, baptisé Jokertown,et lutteront pour la reconnaissance de leurs droits.

Là où il n'y aurait pu y avoir qu'un regroupement de nouvelles sans lien aucun les unes avec les autres si ce n'est le cadre de cet univers, George R.R. Martin a su donner à ce recueil une cohésion et une densité incroyablement fortes. Certes les auteurs exploitent chacun à leur manière un personnage voire plusieurs personnages clés, explorent les potentialités d'un pouvoir ou d'une tare, mais ils le font toujours en restant fidèle au cahier des charges de la série. Chaque histoire, aussi prenante soit-elle, sert ainsi de trait d'union à une autre où l'on retrouve si nécessaire un personnage rencontré plus tôt. Grâce à cette appropriation par chacun des auteurs de l'univers proposé, l'écueil du catalogue de dons est évité. A défaut de briller par leur originalité (télékinésie, passe-muraille, homme-volant, force accrue, succube...), ces derniers sont mis au service du background et de l'histoire qu'ils portent. Au final, la curiosité et la fascination dominent dans un bel ensemble.

 Comme pour tout premier ouvrage d'un cycle suscitant l'engouement, je ne peux que terminer en soulignant l'impatien... non restons patient disais-je, en soulignant l'envie évidente qui est la mienne de découvrir la suite, apparemment prévue pour le mois de février prochain.

Ah si, j'allais oublier et ça n'aurait pas été pardonnable, on trouve dans Wild Cards de bien belles plumes, plus ou moins connues. Avec dans l'ordre d'apparition : Howard Waldrop, Roger Zelazny, Walter Jon Williams, Melinda M. Snodgrass, Michael Cassutt, David D.Levine, George R.R. Martin, Lewis Shiner, Victor Milán, Edward Bryant, Leanne C. Harper, Stephen Leigh, Carrie Vaughn, JohnJ. Miller... Dans les prochains volumes, certains de ces auteurs disparaîtront, d'autres feront aussi leur apparition. Pour plus d'informations, n'allez pas à aller fureter ici.

Lorhkan parle aussi de Wild Cards, alors n'hésitez pas à aller voir son blog, qui, soit dit en passant, vaut bien le détour !

Wild Cards, présenté par George R.R. Martin, éditions J'ai lu (Nouveaux millénaires), 2014, 

CITRIQ

30/09/2014

Une Affaire de trois jours / Michael Kardos

Ce devait être un week-end entre potes, où chacun y serait allé de sa petite anecdote, la même que l'année passée et celle d'avant encore. Ils auraient dû passer du bon temps, jouer au golf, rire à l'évocation des souvenirs de leur vie à Princeton alors qu'ils étaient étudiants. Ils, c'est Will, Nolan, Jeffrey et Evan. Ils ont eu des parcours différents, ont pour la plupart réussi leur vie ou ont au moins tendu ce vers quoi ils aspiraient. A l'image de Will, le narrateur, qui après avoir connu un succès relatif avec son groupe de musique, s'est retiré en banlieue avec sa femme enceinte. Il travaille dans un studio d'enregistrement. La prochaine étape pour lui, monter son propre label avec l'aide de ses amis, à condition qu'ils soient partants pour investir dans le capital initial.

Seulement en l'espace d'un week-end, de leur week-end, tout bascule. Alors qu'ils sont sur le point d'aller récupérer Evan à la gare, Jeffrey demande à ce qu'ils s'arrêtent dans une épicerie. Dans les minutes qui suivent, il en ressort avec avec une jeune fille au bras. Son otage. Leur fuite les conduit dans le studio d'enregistrement où travaille Will. Le week-end vire alors au huis-clos angoissant. Son issue est incertaine.

 Il suffit d'un prologue et on sait à quoi s'en tenir. Enfin, on sait... c'est vite dit. On sait que le week-end n'aura pas les espérances attendues, loin s'en faut. Viennent ensuite les premiers chapitres,clac, clac, ça rigole pas, le décor est planté. La situation est là, claire, nette, précise. Les trois hommes sont complices, embarqués dans la même galère et tout porte à croire que leur vie en sera irrémédiablement changée. Quant à leur amitié, on n'en parle même pas. Elle se révèle juste plus fragile qu'elle n'en avait l'air. Tout va bien tant qu'on se rappelle les bons moments, mais dès lors qu'on gratte à la surface, les jalousies, les secrets enfouis et les rancœurs inexprimées s'exposent au grand jour.

L'enjeu de ce huis-clos est de savoir comment ces hommes vont s'en sortir. Les solutions ne sont pas nombreuses. Elles aussi sont exprimées assez vite. Se pose alors la question de savoir comment Michael Kardos va construire le reste de son roman. Au regard du nombre de pages restantes, pourra-t-il tenir sans tourner en rond, ne pas tomber dans la redite ou même s'essouffler ? 

En fait, il tire très bien son épingle du jeu, que ce soit dans la tension qu'il instaure ou bien dans l'évocation des personnages, de leur ambivalence. S'il abuse parfois de cliffhangers aux allures de soufflés – en gros on lance un bon « OH-MY-GOD ! », qui se transforme en « ah bon, tout ça pour ça... » –, il tempère la pression ambiante – ça crie, ça pleure, ça castagne même par moments – et élargit son propos en laissant la place aux souvenirs de Will. Ceux-ci apportent un éclairage particulier à la nature des liens amicaux, entre solidité et fragilité, à la nature même des individus, chamboulés par le poids de l'ambition et du rapport à l'argent. Et du rapport à l'amour aussi. Autant d'éléments induisent une forme de complexité, qui plus est si cette mise en lumière est véhiculée sous le seul prisme de Will. Dans quelle mesure est-il objectif ? Dans quelle mesure ne se trompe-t-il pas sur les autres et sur lui-même ? Car, à tout bien considérer, est-il aussi naïf que ses amis le laissent entendre ?

A vous maintenant de répondre à ces questions en lisant Une affaire de trois jours, un roman bien construit, efficace dans son traitement, haletant dans les pistes qu'il suppose, et surprenant jusque dans son dénouement. Ah si, oui, le dénouement, plus j'y pense et plus je le trouve abouti, dans le sens où – mince il ne faudrait pas que j'en dise trop quand même... – où (où...hou..là, pas facile), dans le sens où il remet pas mal de choses en perspective. Voilà. Bien.


Bon ben salut et...

à bientôt...

...je ne sais pas encore trop avec quoi, j'hésite entre Science-fiction avec Indomptable de Jack Campbell, le deuxième volume de la première guerre formique d'Orson Scott Card, ou bien avec un petit Poulpe.


On verra.


Une affaire de trois jours, de Michael Kardos, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sébastien Guillot, Gallimard (Série noire), 2014

23/09/2014

Wet Moon / Kaneko Atsushi

De retour sur le blog après ce qui fut un joyeux périple dont vous pouvez, si vous le souhaitez, avoir un aperçu à travers le journal de bord réalisé pour l'occasion. Le temps de reprendre ses marques et c'est donc reparti...

… avec, si je ne me trompe pas, une première chronique de manga dans les colonnes du blog.

Les moments où je flâne devant les rayonnages dédiés au genre sont rares. Raison numéro 1, j'ai lu très peu de mangas, ayant toujours eu du mal à en déchiffrer les codes. En même temps si je n'en lis pas plus, je ne risque pas d'y arriver... Raison numéro 2 : la déferlante de titres proposés et leur amoncellement sur les tables de librairie ont un effet dissuasif sur moi. J'en feuillette bien un ou deux à l'occasion, mais rarement se produit le petit frémissement qui m'inciterait à poursuivre l'exploration d'un ouvrage pioché au hasard. Et la plupart du temps, aucun ne se démarque des autres, comme s'il s'agissait au final d'une seule et même entité. A l'exception de quelques auteurs vers lesquels je ne rechigne pas à revenir, comme Jiro Taniguchi ou Naoki Urasawa, je me dis régulièrement que, non, décidément, le manga, c'est pas ma came. Pas de dénigrement là-dedans, juste un constat.

Alors pourquoi Wet Moon, là, tout d'un coup, hein ? Allez savoir. Tout ce que je sais c'est qu'après en avoir parcouru quelques pages, le fameux petit frémissement s'est produit et aussitôt ma petite voix intérieure m'a soufflé : tu ne peux pas passer à côté de ça ! Alors je l'ai pris, sans rien savoir encore de l'histoire, qui vaut pourtant le détour....

Avant de se retrouver avec un éclat de métal fiché dans le cerveau, l'inspecteur Sâta travaillait sur le meurtre d'un ingénieur dont différents morceaux du corps avaient été retrouvés en plusieurs endroits de la sation balnéaire de Tatsumi. Sâta, rendu sur le lieu de travail de la victime avait été intrigué par le comportement étrange d'une secrétaire, laquelle avait pris la fuite sans qu'il parvienne à la rattraper. Peu de temps après, alors qu'il était parvenu à la localiser, alors qu'il était à deux doigts de lui mettre la main dessus, il avait perdu connaissance. 

Sâta ne sait rien de qui s'est passé ce jour là, rien non plus des raisons de la présence de l'éclat de métal dans son cerveau. Nous sommes en 1966. Le premier alunissage vient d'avoir lieu. Sâta, quant à lui, est certain qu'il n'y a absolument aucune chance que les hommes aillent un jour sur la lune. Cette lune qui l'obsède tant...

Il faut peu de temps à Atsushi Kaneko pour installer une ambiance où le glauque le dispute à l'angoisse. Et
quand bien même cette ambiance est omniprésente, elle ne cesse pourtant jamais d'évoluer au fil des pages, sans toutefois atteindre les limites de l'insupportable ni même du grotesque. Cela tient au mécanisme du récit. Tout est ici affaire de paliers successifs. Chaque voile de mystère levé laisse la place à un autre et, chaque fois, on atteint un degré d'étrangeté supplémentaire. La perception de la réalité s'en voit toute chamboulée, aussi bien à travers la répétition systématique d'expressions que par l'apparition de personnages aux particularités physiques déroutantes - voire intrigantes au regard de leur nombre -, ou bien encore par les bousculades graphiques qui se jouent du temps et des événements. Cet égarement progressif du réel, cette immersion en terre instable qui donne le sentiment de pouvoir se renverser à tout instant, suscite une forme de fascination trouble. Il devient alors impossible de se défaire des filets de l'histoire. Remonter à l'origine de la perte de connaissance de Sâta est une chose, connaître l'enjeu des machinations sourdes qui gangrènent Tatsumi, voire le monde, en est une autre.

Comme le souligne la quatrième de couverture, l'influence de David Lynch est évidente. Et s'il y a aussi du Stanley Kubrick là-dessous, la référence la plus affichée et appuyée revient à George Méliès. Sa célèbre figure lunaire, reproduite ici avec une surface dégoulinante et un éclair malsain dans le regard, apparaît en effet comme une balise à l'anormalité de l'histoire. De là à y voir un hommage à une frange du cinéma, il n'y a qu'un pas. De là à ce que ça m'amène à passer un peu plus de temps à fouiller dans les étagères de manga et à reconsidérer mon point de vue sur le genre, c'est un deuxième pas à envisager. Histoire d'avancer...

Bonne nouvelle, le troisième et dernier tome, celui qui donne toutes les clés - enfin normalement - est paru ce mois-ci. C'est tout de même appréciable quand ça ne traîne pas en longueur.

Wet Moon, de Kaneko Atsushi, Casterman (Sakka), 2014
CITRIQ

12/07/2014

Cyclo-biblio 2014 : En piste !






Ne vous étonnez pas de voir le blog en stand-by dans les semaines qui viennent. Pas de vacances, de déménagement, de coupure totale du net ni d'arrêt ne serait-ce que momentané de lecture – et puis quoi encore ! – non, rien de tout ça. Le boulot continue, c'est juste que le temps libre va sensiblement s'agrémenter d'un... entraînement. De l'entraînement de quoi ? Pour quoi ? 

 
Un entraînement pour participer à une belle aventure humaine qui se déroulera du 6 au 14 août. Durant cette période je partirai en effet en vélo avec une centaine de bibliothécaires de 16 nationalités, de Montpellier à Lyon où se déroulera le 80ème congrès mondial de l'IFLA.

 Nous visiterons les médiathèques sur notre parcours, évoquerons notre métier, ses enjeux, les problématiques qui le concernent. Et bien évidemment, nous irons à la rencontre des publics, illustrer ce que sont les bibliothèques aujourd'hui (car oui, elles sont sans cesse en évolution, quelles que soient leur nature), de quelles ressources elles disposent, quels services elles proposent, attester de leur rôle crucial dans notre société...

Pour tout connaître de cette conférence hors les murs, je vous invite naturellement à aller visiter le site consacré à l'opération (vous y trouverez également référence aux versions précédentes) le programme des visites (kilométrage inclus !), les participants...

Et si d'aventure vous voyez un convoi de bibliothécaires avec de beaux gilets « cycling for libraries » sur le dos, n'hésitez pas à venir à notre rencontre ou à nous adresser un signe de la main !




 

Sur ce, je vous laisse, je vous retrouve bientôt – en pleine forme cela va de soi – et si ce n'est sur la route, ce sera donc ici, avec de nouvelles chroniques. Dans un premier temps, je vais vérifier mon matériel, préparer mes livres audio pour l'entraînement (j'hésite encore sur le titre à prendre), réviser un peu d'anglais (ça ne fait jamais de mal) et le Cyclo-Biblio 2014 arrivera bien vite. Great !



11/07/2014

Notre-Dame des Loups, un voyageur et des noeuds d'acier...

Ah l'été ! Ça ne vous aura pas échappé mais avec la douceur estivale, on aspire à la légèreté des lectures. On veut se détendre, profiter des vacances, se laisser aller à un calme indolent.
Mais si le calme est indolent la météo, elle, est bel et bien insolente ! Et puis l'heure des vacances n'a pas encore sonné alors je vous invite à repasser pour la légèreté. Ne voyez pas pour autant un état d'esprit particulier au regard des trois titres au sommaire aujourd'hui, hasard des lectures oblige. Trois titres, trois histoires aux registres très différents mais qui puisent tous leur essence dans des univers sombres, noirs et inquiétants, toujours hostiles.

On commence avec Notre-Dame des loups, signé Adrien Tomas. L'auteur a déjà deux mastodontes* de fantasy à son actif que je n'ai pas lu pour cause de rejet à caractère persistant du genre. J'y reviendrai peut-être mais il faudra vraiment savoir se montrer convaincant. Pour cet ouvrage, Adrien Tomas, et c'est tout à son honneur, n'a pas hésité à changer d'univers et d'époque. Nous voici donc avec un western fantastique, un one shot relativement court de très belle facture. Preuve supplémentaire, s'il en est, qu'on peut faire du bon avec du court...

L'Amérique, 1868. Les Veneurs n'ont qu'un seul et unique objectif, terrasser les Wendigos qui sèment la mort et la désolation sur leurs parcours. Derrière cette volonté farouche qui les a forcé à fuir les leurs, à renoncer à tout ce en quoi ils croyaient, se cache bien sûr un but ultime, faire ployer et succomber Notre-Dame des Loups sous le feu de leurs balles d'argent. 

La forme narrative adoptée par Adrien Tomas dans ce roman a pour elle de maintenir un intérêt constant pour l'histoire. Non pas qu'on s'en serait écarté par ailleurs mais en proposant de la suivre successivement par chacun des membres de la Vénerie, l'intérêt s'en retrouve redoublée. Chacun apporte en effet son éclairage sur les rapports qu'ils nourrissent les uns avec les autres, sur leurs propres moticvations, sur les enjeux de leur quête et les liens, complexes ou ambivalents, qui les lient à Notre-Dame des Loups. La tension est là, l'ambiance glaçante et oppressante aussi et le final ne manque pas d'un certain éclat... argenté...

Le Voyageur de James Smythe, mon avis est un peu plus mitigé. Et pourtant la matière est là. Après avoir passé toutes les étapes de sélection, le journaliste Cormac Easton obtient son billet pour l'Espace. L'objectif du voyage est simple, aller plus loin qu'aucun être humain ne l'a jamais fait. La conquête de l'inconnu comme nouveau rêve pour une humanité en perte de vitesse. Il faut peu de temps cependant pour que l'odyssée tourne à la déconvenue la plus totale. Tous les passagers meurent les uns après les autres. Ne reste plus que Cormac, isolé dans le vaisseau dans l'attente du retour programmé.
En ce qui concerne

Si le livre est intéressant dans ce qu'il révèle du sentiment d'isolement et de solitude et de ses incidences, notamment dans le regard que Cormac porte sur lui-même, celui qu'il était, celui qu'il est devenu, il m'a manqué quelque chose dans ce roman. Ou plus exactement même si, comme je le disais, l'approche est intéressante, je n'y ai pas cru. Mis à part peut-être à travers ses pensées le ramenant en arrière, vers sa femme Elena et les étapes successives amenant à sa sélection pour faire partie du voyage, la voix de Cormac ne m'a pas touché. Il n'a jamais su me transmettre totalement sa peur ni le vertige de sa fuite en avant dans le néant spatial. Mais tout compte fait, c'est peut-être plus la sensation que tout arrivait à point nommé, en raison de contingences narratives, qui a fini de me laisser à l'écart et fait en sorte que Cormac me reste aussi étranger qu'il s'est révélé l'être pour lui-même.

On finit en beauté même si de beauté, on en voit très peu dans Des noeuds d'acier de Sandrine Collette. Comme on y voit très peu de lumière, peu d'espoir. Il y a pourtant des éclairs de poésie, vite rabattus cependant par l'implacabilité du récit. 

Théo sort tout juste de dix-neuf mois de prison pour un crime commis à l'encontre de son frère. Il n'aura pas le loisir de goûter longtemps à sa nouvelle liberté. Retranché en pleine campagne, il se fait capturer par deux vieillards qui l'enferment dans la cave de leur ferme et se font de lui leur esclave. 

Des nœuds d'acier a ceci de troublant qu'il se passe à notre époque, que les événements qui y sont décrits imprègnent le lecteur aussi bien par leur noirceur que par leur plausibilité. Le calvaire de Théo est palpable du début à la fin du récit, les mots qui l'illustrent sont comme des broyeurs. Ils n'épargnent pas. Ils vont droit au but, ne se jouent pas de complaisance. Il en est ainsi pour le cadre de l'histoire (la forêt, la ferme, la poussière ambiante, les relents de crasse, de merde), pour ceux qui la composent (les vieillards, leurs proches et leurs victimes) que pour ce qu'ils dévoilent : la folie, la cruauté et, bien plus que la confusion, la perte de soi, bien plus que l'humiliation, l'avilissement. Le lecteur, et c'est tant mieux, n'est pas épargné non plus car il est sans arrêt présent à chacune de ces étapes de déconstruction. Il voudrait y aller de son indignation, faire bouger les lignes autant que les actes mais il ne peut rien faire d'autre que d'assister aux outrages dont est victime Théo. Il ne peut que lire et s'émerveiller (!) de la manière dont Sandrine Collette, dont c'est ici le premier roman, a su ferrer son lecteur avec une histoire si glauque et oppressante. La force des mots, encore une fois, le style, la psychologie des personnages avec aussi, dans la balance, le poids des réflexions portées sur les liens fraternels, fragiles jusque dans leur aspect fusionnel, ou sur la violence rurale. 

Pas étonnant donc que Des Noeuds d'acier ait reçu le Grand Prix de la littérature policière 2013... et que mon intérêt se porte aussitôt sur Un vent de cendres, un histoire qui, encore une fois, a l'air de prendre aux tripes.

Voilà c'est fini pour aujourd'hui. Vous devriez maintenant savoir à quoi vous attendre mais j'essaierai de faire plus gai pour la prochaine fois.


Notre-Dame des Loups, d'Adrien Tomas, Mnémos, 2014, 198 p.
Le Voyageur de James Smythe, traduit de l'anglais par Claude Mamier, Bragelonne, 2014, 352 p.
Des noeuds d'acier, de Sandrine Collette, Le Livre de Poche, 2014, 264 p.

28/06/2014

Le Sonneur / Ed McBain

Allez, on reste encore un peu aux Etats-Unis mais cette fois-ci on quitte New-York pour sa jumelle, Isola, ville fictive où Ed McBain situe les enquêtes des flics du 87e district. Je m'étais promis de lire régulièrement des œuvres de cette série après la bonne découverte entamée avec Du balai !, mais il faut croire que j'ai préféré me laisser happer par d'autres lectures. Mal m'en a pris car ce fut un réel plaisir de retrouver l'ambiance de cette unité de police, même si ce n'est clairement pas l'intrigue qui est à l'origine de cet intérêt manifeste.

Toutes les affaires ne se ressemblent pas, n'ont pas la même portée. Tandis qu'au 33e district, les agents doivent faire face à un voleur de chats, au 87e la traque s'organise autour d'un homme, baptisé le sonneur, qui agresse des femmes la nuit venue, leur vole leur sac puis les quitte sur une courbette en usant de sa signature, juste quelques mots  : « Clifford vous remercie ». Dans le même temps, Bert Kling, simple agent, se remet d'une blessure par balle reçue à la sortie d'un bar. Pas question pour lui de reprendre du service tout de suite. Un vieil ami se rappelle à lui après avoir entendu parler de ses déboires pour lui demander un petit service. Il voudrait qu'il s'entretienne avec sa belle-sœur, une jeune fille de dix-sept ans bien mystérieuse quant à ses fréquentations. Bert pourrait tâter le terrain, voir de quoi il retourne, histoire de rassurer tout le monde. La requête met le jeune homme mal à l'aise. Il s'interroge sur la pertinence de son intervention mais après tout comme il n'a rien d'autre à faire, pourquoi pas ? Seulement, ce qui paraît simple sur le papier ne l'est pas toujours au regard de la réalité. Bert va très vite s'en rendre compte.

Jean-Marc m'avait prévenu, les titres de la série consacrée au 87e district peuvent s'avérer inégaux. Certains seraient incontournables, d'autres agréables à lire, sans plus. Cela se confirme ici. Comme je le disais, ce n'est pas sur le terrain de l'intrigue que le sonneur retire son intérêt, mais bien de l'attention toute particulière portée à la vie de l'unité de police, et en particulier au personnage de Bert Kling, qui sera amené à revenir dans les prochains romans. Ce deuxième ouvrage ressemble donc plus à une mise en place supplémentaire de l'univers créé par Ed McBain, avec une réelle dimension humaine servie par des dialogues savoureux, et où la ville s'inscrit plus comme entité à part entière que comme objet de décor. Pas étonnant d'ailleurs que le Brant, des Robert & Brant signé Ken Bruen, lui rende un hommage aussi criant dans sa propre série où sont exposés aussi les boire et déboires d'une unité de police pour le moins insolite...

Voilà pour les grandes lignes, à vous de voir maintenant si vous allez toquer ou pas à la porte du 87e. En ce qui me concerne, je n'attendrai pas aussi longtemps que la dernière fois. Me plaisent bien ces gars !

87e district. Volume 1, Le Sonneur de Ed McBain, traduit de l'américain par Jean Rosenthal, Omnibus, 1999

20/06/2014

Fils de Sam / Michaël Mention

Pour peu que vous vous intéressiez au phénomène des tueurs en série – si tant est qu'on puisse appeler ça un phénomène -, il vous suffit de pianoter sur n'importe quel moteur de recherche pour prendre connaissance de son ampleur, évaluer le nombre de meurtriers répondant à cette appellation. Une liste bien évidemment et malheureusement non exhaustive si l'on en croit le « spécialiste français » des tueurs en série, Stéphane Bourgoin, dont on peut avoir un aperçu de son travail sur le site qu'il anime.

La fiction, à travers les polars, que ce soit par le biais de la littérature, du cinéma et des séries TV, n'a pas manqué de se pencher sur la question, de l'exploiter sous différents fards, de sorte que le ridicule et le n'importe quoi côtoient la pertinence et la justesse.

En ce qui concerne Fils de Sam, premier livre de Michaël Mention que je lis, on est clairement dans ce deuxième cas de figure. Même s'il est vrai qu'en l'occurrence, l'approche adoptée oscille entre la fiction et le documentaire, proche du travail d'enquête. Au premier abord, cela pourrait paraître déroutant, mais le résultat est on ne peut plus probant. La démarche possède en tout cas le mérite de susciter un vif intérêt, de donner une dimension particulière à l'affaire abordée par l'auteur.

 L'affaire, c'est celle de David Berkowitz, alias « Le Fils de Sam », lequel a été condamné pour le meurtre de six personnes et pour en avoir blessé plusieurs autres en leur tirant dessus à bout portant. L'ensemble de ces crimes ont été commis entre 1976 et 1977 et ont bien évidemment défrayé la chronique, suscité une angoisse de tous les instants de la population new-yorkaise.

Plutôt que d'aborder le parcours du criminel d'un strict point de vue biographique le parcours de David Berkowittz - de sa naissance à son arrestation et ce qui en a découlé – Michaël Mention a préféré contextualiser l'affaire à partir de l'époque elle-même, du climat général qui régnait alors en cette fin de décennie à la fois aux Etats-Unis, et accessoirement dans le monde, la marche de l'un n'allant pas sans l'autre. La radiographie est là, dans les remous de l'époque, dans les failles de la société, révélées notamment avec l'émergence des groupes satanistes auxquels David Berkowitz aurait eu affaire. 

En parallèle au travail d'enquête de l'auteur, à sa reconstitution des faits, agrémentée de photographies, aux points de vue relatifs à une presse racoleuse n'hésitant pas à instrumentaliser l'affaire, ainsi que celles qui lui sont concomitantes, en parallèlle donc, le lecteur est invité à entrer dans la tête du fils de Sam, à prendre connaissance de son profil, de ses pulsions, de la tourmente qui l'anime : la perte de sa mère très jeune, les railleries incessantes à son égard lorsqu'il était enfant ou même à l'armée, la solitude, la colère, sans bien sûr oublier ses visions, ce démon sous forme de chien lui dictant sa conduite à tenir, ses meurtres à commettre...

Jamais cependant Michaël Mention ne cède à la facilité dans ces parties là en décrivant un tueur qui, comme on le voit trop souvent dans les thrillers, apparaît ridicule tant il se noie dans une surabondance de détails si volontairement répugnants qu'ils en deviennent grotesques et navrants. Pas question de ça ici. L'auteur assure toujours la passerelle avec la réalité, les faits et la personnalité complexe de Berkowitz. A un point tel qu'on se demande en début d'ouvrage si les passages assurant cette subjectivité n'auraient pas été écrits par Berkowitz lui-même. C'est dire la prouesse de l'exercice et la qualité d'écriture de l'auteur.

 Vous l'aurez compris, pas besoin d'en dire plus pour être persuadé qu'à travers le Fils de Sam, Michaël Mention a su faire coïncider fiction et documentaire de la plus belle des manières. Avec pertinence et justesse, donc.

Fils de Sam, de Michaël Mention, éditions Ring, 2014, 384 p.

09/06/2014

Corpus Prophetae / Matt Verdier

Forcément, quand on travaille en médiathèque, on commande des livres. Quand on s'occupe de l'achat de polars et de science-fiction, forcément bis, on commande des polars et de la SF. Ça paraît évident. Peu importe la taille de la structure où on travaille, peu importe les budgets d'acquisition, on essaie d'avoir un œil sur l'ensemble de la production éditoriale des domaines en question, histoire de ne pas passer à côté de la perle rare. Cette veille permet entre autre de prendre la température, presque malgré soi, des tendances ou modes du moment. De celles qui passent aussi vite qu'un vaisseau spatial en mode vitesse supralumique à celles s'inscrivant dans le temps comme de vieilles chansons de pub qui vous polluent encore l'existence*.

Aussi tous les mois ou presque, dès qu'un Da Vinci Clone sombre dans l'oubli, il y a grosso modo trois bouquins à même d'ébranler l'histoire de l'humanité qui repoussent de l'hydre original. Et puis tu peux y aller, hein, pas d'Hercule à l'horizon ! Pour un peu on pourrait croire qu'il se pique un p'tit roupillon dans une écurie...

Enfin, je dis ça... je râle chaque fois qu'ils pointent le bout de leur nez, avec leurs résumés calqués les uns sur les autres... mais après ? Ils trouvent bien leurs lecteurs ces livres. Oui, mais avec cette profusion de titres et ces a priori à la peau dure, j'ai bien failli passer à côté de Corpus Prophetae. Failli seulement car j'ai la chance d'aller traîner régulièrement mes guêtres chez Unwalkers, et la manière dont leur boss a parlé du livre a su me convaincre de baisser la garde. Sans compter qu'on parlait des éditions Mnémos qui sortaient là leur premier thriller. Teinté de SF, quand même, voire même de fantastique, parce que sinon ce ne serait pas vraiment Mnémos. Une frontière des genres comme je les aime.

Victor Montalescot est un archéographe. Dans le futur cela désigne un voyageur temporel dont la mission consiste à remonter dans le passé pour dresser la biographie de personnages célèbres, quitte pour cela à restituer la vérité historique. Pour autant cela ne veut pas dire qu'il est autorisé à en changer le cours. Là-dessus, les règles sont strictes, le danger trop grand. Suite à de récentes découvertes pour le moins déconcertantes, l'organisation pour laquelle travaille Vincent reçoit l'autorisation du Saint-Siège – qui freinait des quatre fers jusque-là - pour qu'il devienne le biographe de Jésus. Il n'est pas au bout de ses peines.

MattVerdier signe là un impressionnant premier roman. Il va là où on ne l'attend pas, ce en quoi il frappe d'emblée très fort. On est clairement à la frontière des genres avec un personnage principal assez sombre, pas forcément toujours sympathique avec son côté je souffre et je vous emmerde tous. De ce point de vue là, le côté Hard-Boiled est assumé, rien à dire. Et par ailleurs, on a aussi le vertige occasionné par les voyages dans le temps, les changements de points de vue, un éclatement de perspectives qui ravissent le lecteur. Aussi bien par le rythme que cela induit – des montées, des descentes, des revirements, le calme avant la tempête - que par les événements eux-mêmes où les révélations qui ponctuent le récit. Dans malheureusement beaucoup de thrillers, le schéma est classique : en fin d'ouvrage la sacro-sainte scène d'action, le bavardage pour boucler la boucle, à nouveau scène d'action, final tonit(r)uant épuisant, tout le monde il est heureux ou bien tout le monde pleure. Là, c'est différent. Matt Verdier distille les éléments constitutifs de son intrigue au compte-goutte, les parsème au long cours de son récit. Le lecteur est alors dans un état de tension tel qu'il veut toujours en savoir plus. Au lieu de se sentir écarté, de se perdre dans le dédale de l'intrigue comme cela peut se produire quand il y a une trame trop complexe, trop stratifiée, il n'a pas la sensation d'être laissé au bord de la route. Au contraire, il devient partie intégrante de l'investigation en faisant les connexions petit à petit, allant jusqu'à élaborer les hypothèses les plus folles. Acteur et spectateur à la fois.

Mais ne soyons pas trop bavard même si, c'est vrai, j'aurais aimé vous parler aussi des épisodes intitulés la « Brèche ». Ces passages sont courts mais intenses. Le troisième, particulièrement, m'a vissé sur ma chaise. Ne comptez pas sur moi pour en dire plus, j'appâte juste le chaland. Mais pour la bonne cause, 'tention, car la surprise, la très bonne surprise, est au rendez-vous. A l'image au fond de l'univers créé par Matt Verdier qui ne se refuse rien, ose tout même l'improbable. Au point que ma foi, pour un bouquin si diablement maîtrisé, j'aurais bien envie d'en redemander. Je dis ça, je dis rien...

*: Désolé

Corpus Prophetae, de Matt Verdier, éditions Mnémos, 2014, 427 p.

CITRIQ

04/06/2014

Silo origines / Hugh howey

Cher lectrice, cher lecteur,

Si d'aventure, tu n'avais pas encore lu Silo, je te déconseille fortement de t'aventurer dans la chronique qui va suivre. D'habitude je rechigne à spoiler à tour de br... à coups de clavier enflammés... mais là, là... C'est comme qui dirait impossible de passer à côté de certains détails. Si en revanche tu as lu Silo, je me dis que tu ne liras pas non plus cette chronique pour la simple et bonne raison que tu te seras peut-être déjà précipité sur cette suite quelque peu particulière...

A la fin du premier tome, Hugh Howey avait laissé ce qu'il faut de zones d'ombre pour donner l'envie d'en savoir plus concernant le monde post-apocalyptique qu'il avait créé. On savait que la parution suivante devait en éclairer une partie en revenant sur les origines même du Silo quand la suite s'attacherait à lever le voile sur son avenir.

C'est donc avec une certaine avidité qu'on se lance dans la lecture du présent ouvrage. L'envie est là, bien là, de connaître les raisons ayant pu pousser une partie de l'humanité à provoquer volontairement un cataclysme impliquant – jusqu'à preuve du contraire - la mort de milliards d'individus ; de voir comment s'opérerait la jonction avec les événements relatés dans le premier tome ; d'appréhender l'envers d'un décor bien mystérieux, susceptible de le rester encore en partie, suffisamment en tout cas pour que l'avidité évoquée plus haut soit à nouveau de mise lors de la parution du troisième tome. Une avidité qu'on ne devra cependant pas tant au livre dans son ensemble, lequel offre un intérêt en dents de scie, qu'aux interrogations qu'il suscite en fin de lecture.

Silo Origines est composé de trois grandes parties s'articulant autour de deux fils narratifs distincts. Dans la première, on fait la connaissance d'un certain Donald à deux époques différentes. Avant le chaos d'abord, puis à l'occasion de son premier réveil - vive la cryogénisation !. Ancien député, il a participé activement à l'élaboration architecturale des silos sans rien savoir, au début tout du moins, de l'engrenage de folie dans lequel on l'embarquait malgré lui. Son implication dans le projet n'est en effet pas étrangère aux liens que sa famille entretient depuis longtemps avec le grand sénateur Thurman, un proche dont il s'avère devenir un pion incontournable dans le flou de ses plans courant... sur un très long terme. A Donald donc les interrogations multiples relatives aux choix effectués par son mentor, à son implication, à sa faculté de changer les choses, si tant est qu'il le désire ou en soit même capable.

En parallèle à ces réveils successifs apparaissant comme des balises à la pulsation des silos, à la fièvre qui les consume, on suit d'abord le parcours de Mission, un porteur dont le travail consiste à faire transiter des marchandises le long des étages de sa prison souterraine. Puis vient le tour de Jimmy, alias Solo, déjà aperçu dans le premier tome. Ces deux personnes ont pour point commun de vivre de très près les moments critiques du Silo où ils évoluent, d'en être les victimes d'une façon ou d'une autre.

Renouer avec l'univers créé par Hugh Howey s'est avéré captivant, surtout au début lorsqu'il s'est agi de toucher du doigt à une partie de ses origines. Ne nous y trompons pas, toutes les réponses ne sont pas encore là. Il demeure en effet une certaine opacité relative à l'Ordre, sorte de Bible du parfait survivant auxquels se réfèrent ceux qui sont dans le secret. Les choses, en tout cas, ne paraissent pas aussi simples telles que les rapporte le sénateur Thurman à Donald. On devine encore bien des révélations à venir.

Là où l'intérêt marque cependant le pas, c'est dans les péripéties relatives aux autres silos. Les soulèvements, les crises qu'ils traversent sont un tantinet trop longues. Il y a comme un air de déjà-vu et certains personnages, comme Mission par exemple, manquent d'épaisseur. Comme si leur seule existence n'avait qu'une vocation démonstrative. La mécanique très (trop ?) bien huilée des alternances de point de vue, contribue à donner un aspect artificiel à certains personnages ou événements.

Pas de quoi tirer sur l'ambulance pour autant. Dans la dernière partie, l'intérêt se réveille à nouveau, que ce soit dans l'évolution psychologique de Donald, ou bien encore dans l'évocation du personnage de Jimmy. Hugh Howey lève le voile sur certains mystères, en diffuse d'autres de manière très habile, au point, comme je le disais, de donner envie de connaître le fin mot de l'histoire. J'en serai.

D'autres avis, partagés ou non chez Gromovar, Lune, Lorkhan, Virginie, Philémont, Cajou

Silo origines, de Hugh Howey, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laure Manceau, Actes Sud (exofictions), 2014, 576 p.

24/05/2014

Sadako / Koji Suzuki

On va faire dans la brièveté aujourd'hui. Il aura fallu attendre la sortie tant attendue de Sadako pour avoir le plaisir de retrouver la trilogie Ring sur les tables des librairies. C'est une bonne chose en soi. Pour le reste, Sadako déçoit immanquablement. Deux raisons essentielles à cela.

Premièrement, la traduction. En règle générale, j'ai déjà eu l'occasion de le dire sur ce blog, je ne repère pas facilement les traductions défaillantes. S'il y a des incongruités ici ou là, je ne m'appesantis pas dessus. Mais là, surtout au début, les répétitions à répétition, facilement évitables me semble-t-il, ont eu le don de m'écarter de l'histoire qui paraissait pourtant prometteuse.

L'histoire, deuxième objet de la déception. Si je n'avais pas su que Koji Suzuki avait écrit d'autres romans après Ring, j'aurais pu penser qu'il faisait partie de ces auteurs prisonniers du livre ayant fait leur célébrité. Car, bien que cela ne soit présenté nulle part, hormis par le biais du titre qui ne parlera qu'à ceux qui ont lu et relu la trilogie initiale, Sadako est un prolongement de celle-ci. Sur plusieurs pages, Koji Suzuki nous refait d'ailleurs l'historique pour recontextualiser l'ensemble et donner une sorte de cohérence ou de justification à l'existence du présent livre. Il vaut donc mieux s'épargner ça et s'attarder sur Ring ou sur la version japonaise du film qui en a été tirée (ne les ayant pas lus, je ne peux pas me prononcer sur les mangas). Ceux qui sont en quête d'angoisse pure en seront au moins pour leurs frais.

Sadako, de Koji Suzuki, traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, Fleuve éditions (Fleuvenoir), 2014, 358 p.